Thomas David, Bouda Etemad, Claude Lützelschwab, Michela Trisconi (Hg.)

Suisse - Tiers Monde – Schweiz – Dritte Welt

Des réseaux d'expansion aux formes de domination - Von der Expansion zur Dominanz

Traverse 1998/2

Traverse. Zeitschrift für Geschichte – Revue d'histoire. Erscheint dreimal pro Jahr. Abopreis CHF 75.00 / EUR 60.00 ISSN 1420-4355, Band 1998
1998. 208 S. Br. CHF 25.00 / EUR 17.40
ISBN 978-3-905315-14-1

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Résumé

Un impérialisme Suisse?

Thomas David et Bouda Etemad

Cette introduction n'en est pas vraiment une, en ce sens qu'elle ne s'articule pas étroitement avec les articles réunis dans ce numéro spécial consacré à l'histoire des relations de la Suisse avec l'outremer. Cette introduction n'est pas non plus un manifeste qui exprimerait le credo de ceux qui l'ont rédigée. C'est plutôt une réflexion sur un problème d'histoire, celui de l'impérialisme suisse. A des degrés divers, avec plus ou moins d'insistance, cette question apparaît certes dans les textes qui suivent. Mais de manière trop éclatée. Alors, plutôt que de la laisser nous échapper, nous avons voulu la saisir à bras le corps. Il n'est pas dit que nous ayons pleinement réussi dans cette tâche. Tout au moins valait-il la peine d'essayer.
Deux générations de chercheurs, pour la plupart des historiens, ont tenté de répondre aux questions suivantes: Y a-t-il un impérialisme suisse? Dans l'affirmative, quelle est sa nature et à partir de quand apparaît-il? Le débat qui s'est alors engagé sur l'existence d'un impérialisme suisse ­ débat alimenté par des études au nombre réduit et aux approches variées ­ a montré qu'il n'y a pas de réponses péremptoires à ces questions.(1)
Nous ferons le point sur ce débat, avec le parti pris de nous intéresser uniquement aux relations de la Suisse avec le Sud lointain.(2) Nous aimerions pourtant aller au-delà d'un simple état de la question. Notre ambition est de mettre en perspective, à travers un essai de typologie sommaire, la question de l'impérialisme suisse. Le comparatisme permettrait peut-être de voir d'un ¦il neuf le cas helvétique.
Pour pratiquer le comparatisme, il faut d'abord s'entendre sur le vocabulaire. Or, le concept d'impérialisme ne se laisse pas facilement définir. Le mot «impérialisme» apparaît, on le sait, au milieu du XIXe siècle pour définir des rapports inégaux qui s'instaurent entre entités riches, puissantes et entités pauvres, faibles. Plus précisément, à partir des années 1870­1880, la révolution des transports (chemins de fer, navires à vapeur) et des communications (télégraphe), l'expansion des échanges commerciaux, la circulation plus rapide et plus importante des hommes et des capitaux transforment profondément les rapports entre les Etats et les sociétés du monde entier. C'est à partir de ce moment que les écarts de développement, c'est-à-dire les inégalités de revenu réel par habitant, se creusent dramatiquement entre les grandes régions. Avant les années 1870­1880, les écarts de développement entre les pays de l'actuel Tiers Monde et les nations actuellement industrialisées sont remarquablement faibles, comparés à ceux enregistrés par la suite. Pour qui sait que jusqu'aux années 1860 le processus d'industrialisation reste lent et circonscrit à un nombre très limité de pays occidentaux, les faibles écarts d'avant 1880 n'ont rien de surprenant.
Le formidable élargissement des relations internationales dans le dernier tiers du XIXe siècle ­ mettant en contact, à tous les niveaux, populations en voie de s'enrichir et populations en voie d'appauvrissement, Etats forts et Etats faibles, grandes puissances et petites puissances ­ génère des rapports inégaux. Pour dépeindre ces relations structurellement asymétriques, le mot d'impérialisme s'est imposé. C'est un mot commode mais vague, car il a le tort de recouvrir des réalités diverses. Son sens peut fortement varier selon les situations et les moments. Aujourd'hui, il est admis qu'il n'existe pas un impérialisme, mais des exemples d'impérialisme dont il faut dégager les traits spécifiques. Retenons en tout cas que l'impérialisme se distingue du simple expansionnisme en ce sens qu'il suppose certaines formes de contrôle et de domination.
En quoi tout ceci concerne la Suisse? Elle n'est pas un Etat fort, ni une grande puissance. Elle n'a pas la puissance militaire pour imposer sa «supériorité» à un autre Etat. Pas plus qu'elle n'a d'ouverture sur la mer pour figurer parmi les petits pays européens (Portugal, Pays-Bas, Belgique) qui «disposent» de colonies en Asie, en Afrique ou dans les Caraïbes. Etant entendu qu'il existe des impérialismes sans support colonial, la Suisse détient pourtant un atout primordial. Elle dispose de la «richesse relative, c'est-à-dire la possibilité économique et financière d'imposer à autrui ses intérêts propres».(3) Car il apparaît qu'en l'absence de moyens économiques, il n'y a pas de réelle politique impérialiste, bien qu'il existe des ambitions impériales dues à d'autres causes (nationalisme, intérêts stratégiques et diplomatiques, souci de prestige, désir de puissance). Même si comme nous le dirons plus loin, la politique de neutralité et la diplomatie humanitaire peuvent être considérées comme d'autres «atouts» pour la Suisse, la question est de savoir si elle a utilisé son avantage économique à des fins de domination. Et si oui, à partir de quand. Faut-il faire remonter les éventuelles visées impérialistes de la Confédération helvétique ­ ou plus précisément des Cantons suisses ­ au XVIIIe siècle?

L'internationale huguenote

Ce n'est, en effet, qu'à partir du XVIIIe siècle que les relations entre la Suisse et les pays extra-européens deviennent «significatives». Auparavant, elles n'ont qu'un caractère épisodique. La Révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, a rejeté en Suisse quantité de négociants huguenots, qui vont désormais mener leurs affaires depuis ce pays. Grâce aux liens qu'ils entretiennent avec les milieux d'affaires hollandais, anglais et français, ces marchands vont occuper une place importante dans l'essor du grand négoce international au XVIIIe siècle. Cette Internationale huguenote, pour reprendre l'expression de l'historien Herbert Lüthy, s'intéresse à toutes les affaires possibles, même si elle est plus particulièrement présente dans deux champs d'activités étroitement liés: la banque et le grand commerce.(4) Les capitalistes genevois surtout, mais aussi neuchâtelois, bâlois ou zurichois placent ainsi leurs capitaux dans les entreprises commerciales, dans les armements et les expéditions au long cours, et ce sous des formes extrêmement variées (voir l'article de Hugues Scheurer).
L'Internationale huguenote, dont Genève et Paris forment les deux épicentres, rayonne dans toutes les régions connues du globe. Le commerce avec les deux Indes est le plus lucratif et celui qui mobilise le plus de capitaux. Il n'est donc pas étonnant de trouver actifs dans le commerce avec les Antilles des négociants suisses, dont certains possèdent et exploitent des plantations. Quelques-unes de ces maisons de négoce participent également à la traite des noirs. Les marchands helvétiques sont également très présents dans le commerce avec l'Inde et la Chine. Là, ils détiennent des actions dans les différentes Compagnies, anglaise, danoise ou hollandaise, qui jouissent de monopoles de commerce dans ces régions. En France, après la suspension du privilège de la Compagnie des Indes (1791), ce sont les milieux d'affaires parisiens et genevois qui mènent les jeux financiers où s'imbriquent les intérêts de la banque, de l'indiennage et du commerce de luxe.
Cependant, d'une façon générale, à la fin du XVIIIe siècle, cet «âge d'or» prendra fin. Les capitalistes genevois seront entraînés, durant les premières années de la Révolution, dans la débâcle financière française.

1820­1914: L'expansion commerciale et l'émergence de la place financière helvetique

La période napoléonienne et l'extension de la Révolution industrielle sur le Continent constituent une première rupture et vont modifier la physionomie de l'expansion helvétique dont la caractéristique au XVIIIe siècle, le couple banque-commerce, va quelque peu se dissocier.
Au lendemain du Traité de Vienne, la plupart des Etats européens adoptent une politique protectionniste pour se prémunir contre la concurrence étrangère, avant tout britannique. Les grands marchés du Vieux Continent se ferment aux produits suisses les uns après les autres. Contraints, les marchands helvétiques tournent désormais leur regard vers les pays extra-européens. Avec réussite, puisque vers 1845 les deux Amériques absorbent entre 40 et 50 pour cent des exportations totales de la Suisse, tandis que le débouché asiatique, y compris le Moyen-Orient, représente 15 à 20 pour cent de celles-ci. A cet égard, il semble que l'intensité des relations de la Suisse avec les deux Amériques ait en grande partie résulté du fait migratoire.
Par la suite, la part du monde extra-européen comme débouché des exportations helvétiques diminuera, sans que l'on sache si cette évolution coïncide vraiment avec une augmentation des exportations à destination de l'Europe ou si elle n'occulte pas plutôt l'emprise croissante des intermédiaires étrangers. Il faut relever que cette large ouverture vers les marchés d'outre-mer durant la première moitié du XIXe siècle a coïncidé, en Suisse, avec les phases cruciales du démarrage économique: la Suisse est probablement le seul pays du monde développé à avoir réussi sa révolution industrielle en s'appuyant sur des débouchés lointains.
Autre conséquence de l'expansion du commerce d'outre-mer: on assiste durant cette période à une «démocratisation du commerce à longue distance».(5) L'émergence de petites et moyennes entreprises dans le négoce international modifie à son tour les formes de l'expansion helvétique. Au fabricant-voyageur engagé dans la vente directe succèdent au XIXe siècle des marchands-commissionnaires, qui servent d'intermédiaires entre les industriels helvétiques et les clientèles d'outre-mer.
Dans le même temps, le système bancaire connaît en Suisse d'importantes mutations. Au début du XIXe siècle, les caisses d'épargne apparaissent sous le régime de l'élite libérale paternaliste. Puis, après la création de l'Etat fédéral et conjointement à la construction du réseau ferroviaire, les banques modernes du type crédit mobilier prennent leur essor.(6) Cependant, durant cette période qui s'étend jusque vers 1860­1870, les capitaux suisses ne se tournent que de manière épisodique vers les territoires d'outre-mer (Claude Lützelschwab, dans son article, analyse l'un de ces rares exemples).
Dans le dernier quart du XIXe siècle, de nouvelles sociétés, spécialisées dans le financement d'entreprises, apparaissent en Suisse. Ces sociétés financières, souvent créées par les grandes banques suisses et étrangères, joueront un rôle non négligeable dans les luttes impérialistes qui déchirent l'Europe jusqu'à la Première Guerre mondiale. Cependant, les capitaux helvétiques, dans le cadre de ces sociétés, restent liés, voire sont inféodés aux intérêts étrangers. Aussi ne profitent-ils que dans des cas particuliers aux intérêts des industries d'exportation helvétiques. L'exemple des entreprises suisses engagées dans le développement de l'infrastructure urbaine (tramways, électricité) de l'Amérique latine à la fin du XIXe siècle est bien connu. Ces entreprises sont financées par des banques helvétiques et soutenues notamment par l'industrie des machines suisse. Pourtant, le concept d'impérialisme ne semble pas s'appliquer à l'expansionnisme en outre-mer de la Suisse du XIXe siècle.
Les termes qui fleurissent sous la plume des historiens (impérialisme secondaire, empire occulte, colonialisme oblique, colonialisme feutré) expriment plutôt des avancées commerciales de la Suisse en outre-mer. Nous serions tentés de donner raison ici à Behrendt, le premier auteur à avoir posé au début des années 1930 la question de l'impérialisme et de la Suisse.(7) Selon lui, jusqu'au début du XXe siècle, la Suisse, malgré son haut niveau d'industrialisation et sa croissance économique rapide, se singularise par un appareil d'Etat faible, par une politique extérieure effacée et donc par une incapacité à se doter d'instruments de pression pour influer sur les structures socio-économiques des régions d'outre-mer. Tout au plus, toujours selon Behrendt, les Suisses auraient réussi à se glisser dans les traces de l'impérialisme des autres. Autrement dit, à se faire une place au soleil des tropiques en restant à l'ombre des grandes puissances. Plutôt que d'impérialisme, il faudrait donc parler d'opportunisme mercantile ou d'un expansionnisme économique au profil bas.

Après 1914: La mise en place d'un impérialism Suisse

La Première Guerre mondiale marque dans cette perspective une étape très importante. D'une part, la place financière helvétique se délivre de la domination exercée par la finance française. D'autre part, la défaite de la Triple alliance permet aux capitalistes suisses de s'autonomiser vis-à-vis de l'Allemagne dans un certain nombre de secteurs: ainsi, dans le domaine des assurances, les Suisses conquièrent le marché domestique et pénètrent celui de leur voisin germanique. De même, certaines sociétés financières, dominées jusqu'alors par les Allemands, passent en mains helvétiques. La Suisse accède au statut de place financière internationale.
Cette évolution ne sera pas sans répercussions sur les relations entre la Suisse et les pays extra-européens. Désormais, les intérêts financiers jouent un rôle important dans la définition de la politique vis-à-vis des pays du dit Tiers Monde. En outre, on assiste dans plusieurs industries d'exportation à une collaboration plus étroite, par le biais des sociétés financières, entre les banques et les entreprises industrielles helvétiques. Cette stratégie permettra par exemple à l'industrie électromécanique de consolider les niches déjà acquises, en particulier en Amérique latine. Cette alliance ne constitue cependant pas un bloc monolithique. Des divergences d'intérêts entre banques et industries d'exportation apparaissent parfois dans le cadre des relations entre la Suisse et les pays extra-européens. Ces contradictions ne doivent cependant pas occulter l'existence d'un fort capital financier ­ ou du moins «d'un degré élevé d'homogénéité entre les intérêts bancaires et industriels»(8) ­ dont la politique d'expansion débouche à partir de la Première Guerre mondiale sur un véritable impérialisme suisse.
Les milieux d'affaires suisses, issus d'un pays qui par sa taille est un nain politique sur la scène internationale, recherchent la collaboration des grandes puissances en prônant l'internationalisme du capital. Dans l'Amérique latine de l'entre-deux-guerres, les investisseurs suisses ne parviennent pas à résoudre seuls les problèmes nés de la conjoncture chaotique des années 1920 et 1930. La question notamment du rapatriement des intérêts et des amortissements bloqués par des Etats latino-américains ayant tourné le dos au libre-échangisme préoccupe particulièrement les financiers helvétiques. Ils ne parviendront à sauvegarder leurs intérêts par exemple en Argentine (accord de 1934) et au Chili (accord de 1948) qu'en s'alliant sur place aux créanciers britanniques et américains, soutenus par leur puissant Etat respectif.
Après la Seconde Guerre mondiale, l'expansion économique de la Suisse dans les pays d'outre-mer semble prendre différentes formes. Dans un premier temps, ce sont les échanges commerciaux qui reprennent. A cet égard, les marchés du Tiers Monde constituent un débouché important pour les exportations helvétiques. Depuis les années 1950, le niveau des exportations par habitant de la Suisse vers le Tiers Monde surpasse celui de tous les pays industrialisées, même de ceux qui possédaient des empires coloniaux.
Dans un deuxième temps, la Suisse exporte ses capitaux également vers l'outre-mer. Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, les entreprises suisses ont procédé à de nombreux investissements directs à l'étranger (forme dominante de ses exportations de capitaux), mais surtout dans les pays développés. Il semble toutefois qu'il faille attendre les années 1950­1960 pour que les multinationales helvétiques implantent des unités de production dans les pays du Tiers Monde. Ces grandes firmes poursuivent ainsi un mouvement amorcé dès l'entre-deux-guerres au Brésil et au Mexique dans le secteur alimentaire essentiellement ­ pour faire face à la montée du protectionnisme ­ puis dans l'industrie chimique et pharmaceutique dans les années 1940­1950.
Parallèlement, des changements interviennent dans la nature et le type de l'émigration suisse. Les placements de capitaux vont souvent de pair avec l'exportation d'hommes. Ainsi, au XVIIIe siècle, les marchands suisses essaiment dans les ports d'Europe et de la non-Europe. Au siècle suivant, un nouveau phénomène migratoire émerge: l'émigration de masse ­ majoritairement paysanne ­ qui trouve ses causes dans le paupérisme et les transformations de l'économie suisse au XIXe siècle. Des colonies helvétiques sont fondées outre-mer, comme Nova Friburgo au Brésil. La décennie 1890 voit s'inverser le solde migratoire désormais positif, sonnant le glas de cette émigration de masse. Dès lors, en particulier après la Deuxième Guerre mondiale, apparaît l'ingénieur ou le manager, nouveau type d'émigrant, sans liens avec le marchand-commissionnaire du siècle passé (voir les contributions de Stefan Karlen et Hans Werner Tobler, ainsi que celle de Nadia Lamamra). Dans la foulée de la mise en place, à partir des années 1950, de ce qui deviendra la coopération suisse au développement, on assiste à l'envoi de missions d'experts dans les pays du Tiers Monde, dans un but d'assistance technique et économique.

La politique de neutralité et la diplomatie humaine

A ce titre, il convient de souligner la convergence d'intérêts qui s'établit progressivement entre économie et humanitaire, et ce tout particulièrement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Aussi, avant de tenter de confronter l'impérialisme suisse à d'autres exemples d'impérialisme, attardons-nous sur les connivences entre flux économiques et chemins empruntés par la diplomatie humanitaire de la Confédération, champ d'étude malheureusement encore trop largement délaissé par les historiens.
Parmi les liens entre dimension économique et dimension humanitaire, mentionnons tout d'abord le mouvement missionnaire ­ et ses efforts de conversion des non chrétiens à la chrétienté et à l'humanisme ­ auquel la Suisse n'a pas échappé. Cette pénétration, qu'Andrew Porter appelle imperial mission,(9) cache, derrière un certain esprit de compétition entre les deux confessions, protestante et catholique, bien des avantages commerciaux et vient s'imbriquer sur les réseaux marchands et bancaires. Toutefois, et ce n'est pas là un des moindres paradoxes, ces missions agissent parfois moins comme véhicule de l'impérialisme suisse que, du fait de leurs activités dans des territoires colonisés, comme instrument de la puissance impériale dans sa politique «de pacification ou d'éducation» (voir à cet égard la contribution de Paul Jenkins sur les activités de la Mission de Bâle en Inde; pour les «politiques missionnaires» catholiques, voir l'article de Michela Trisconi). Il convient de relever que les fondateurs du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) ont également eu tendance à concilier philanthropie et colonialisme (voir la contribution d'Albert Wirz).
A cet égard, la Croix-Rouge constitue sans aucun doute un champ d'étude privilégié pour analyser les relations entre activités humanitaires, politique de neutralité et intérêts économiques de la Suisse. Le CICR a en effet été créé et s'est développé en contact étroit et permanent avec la Confédération. Depuis 1864 la Suisse, dépositaire des Conventions de Genève et de leurs Protocoles additionnels, organise les conférences diplomatiques poursuivant l'élaboration du droit international humanitaire, au point que la neutralité du CICR sera progressivement confondue avec celle de la Confédération.
Si cette proximité a profité aux deux parties, il semble que la Suisse en soit le principal bénéficiaire. Pour cette dernière, les dividendes de l'action humanitaire sont de l'ordre de l'immatériel: prestige moral et réputation internationale. Or, on peut se demander dans quelle mesure ce «capital symbolique» ­ pour reprendre l'expression d'Albert Wirz ­ n'a pas ouvert à la Suisse de nouveaux marchés dans les pays extra-européens, faisant ainsi fructifier son capital économique.(10) L'apport du CICR ne se limite cependant pas à cette dimension symbolique. Sans compter les cadres formés par cette institution qui s'en vont rejoindre les milieux de l'économie ou les rangs de l'administration de la Confédération, les commandes de la Croix-Rouge se montent à 280 millions de francs par an. Enfin, que conclure de la présence de membres du CICR dans le conseil d'administration de grandes entreprises helvétiques?(11)
L'interdépendance du champ humanitaire et de la sphère économique ne doit cependant pas nous faire perdre de vue les conflits d'intérêt qui peuvent surgir entre ces deux pôles d'activité. Ces divergences apparaissent ainsi occasionnellement dans le cadre de l'aide au développement de la Confédération helvétique. En effet, les objectifs de la Direction du Développement et de la Coopération ne concordent pas toujours avec les intérêts économiques privés; en ces occasions, le gouvernement suisse a souvent tendance à trancher en faveur de ces derniers (voir l'interview de Jean-François Giovannini).
Dans ses relations avec les pays extra-européens, la Suisse semble ainsi disposer d'atouts non négligeables: la richesse relative, le prestige de la neutralité ­ même si celle-ci est à géométrie variable ­ et le label humanitaire. C'est sans doute l'un des principaux apports de ce numéro que d'avoir tenté d'aborder la question de l'impérialisme suisse dans sa dimension plurielle.

Esquisse de typologie et essai de comparaison

Au-delà de ces spécificités, à quelles expériences de domination (formelle et/ou informelle) pourrait être comparé l'impérialisme suisse? A coup sûr pas à l'«impérialisme du pauvre» du Portugal, de l'Italie ou de la Russie tsariste, pays qui n'ont pas un niveau de développement économique suffisant pour imposer une réelle domination sur leurs colonies ou leurs sphères d'influence. Ni à l'impérialisme français centré sur un empire colonial qui dès avant la Première Guerre mondiale devient un champ privilégié du capitalisme hexagonal, mais en «en circuit fermé» c'est-à-dire à l'abri d'une protection douanière.
L'impérialisme suisse ressemblerait plutôt à l'impérialisme plus «avancé» du Royaume-Uni ou des Etats-Unis, deux pays qui utilisent les mêmes techniques de domination. La première de ces techniques consiste à employer l'arme de la «richesse relative»: avec l'aide de l'Etat, les entreprises privées usent de leur avance technologique et organisationnelle pour exploiter les richesses des régions d'outre-mer. Au besoin, elles s'associent en monopoles ou cartels pour former l'internationalisme du capital. La seconde technique de domination repose sur la puissance du marché financier. C'est un aspect fondamental et de l'impérialisme anglo-saxon et de l'impérialisme suisse. On relèvera au passage que le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la Suisse appartiennent par leur niveau d'industrialisation et leur revenu par habitant au camp des nations «hautement capitalistes». Autre trait commun à ces trois pays: leur attachement sur les marchés proches ou lointains à l'idéal du fair trade, puis au principe de la «porte ouverte» au nom du libéralisme économique.
La comparaison avec l'impérialisme allemand est plus délicate à faire. D'un côté, il y a bien cette alliance typique entre capital financier et industriels allemands pour s'ouvrir des débouchés en Amérique latine, en Asie et en Afrique et exercer des pressions sur les pouvoirs en place pour leur arracher des commandes. D'un autre côté, le caractère nationaliste de l'impérialisme colonial allemand, conçu pour désamorcer des crises politiques et sociales internes, éloigne ce cas de l'expérience helvétique.
Risquons un dernier parallèle. Avec la Belgique, pays qui par sa taille peut être classé comme la Suisse dans le groupe des petits pays européens dont le démarrage industriel est précoce, dont l'économie est largement tournée vers les marchés extérieurs et le niveau de vie relativement élevé. L'impérialisme colonial belge au Congo joue sur un air dont la partition est connue de la Suisse. Depuis la fin du XIXe siècle, et surtout à partir des années 1920, l'exploitation des richesses, notamment minières, du Congo est assurée par de grands groupes industriels et financiers belges, soutenus par Bruxelles. C'est dans ce contexte familier que la Suisse s'impose après la Deuxième Guerre mondiale comme un partenaire financier incontournable de la Belgique puis de sa colonie, les milieux bancaires helvétiques réussissant par ce biais à s'installer au c¦ur du système colonial belge.(12) Cet ultime exemple est révélateur, selon nous, d'un impérialisme suisse en voie de maturation.

Notes

(1) Thomas David, Bouda Etemad, «L'expansion économique de la Suisse en outre-mer (XIXe­XXe siècles): un état de la question», Revue Suisse d'Histoire 46 (1996), 226­231.
(2) Nous avons délibérement exclu de notre champ d'étude les tentatives de domination économique et politique de marchands et de banquiers suisses sur le continent européen. Sur l'une de ces tentatives voir Lorenzo Zichichi, Il colonialismo felpato. Gli svizzeri alla conquista del Regno delle due Sicilie (1800­1848), Palermo 1988.
(3) René Girault, «Les impérialismes de la première moitié du XXe siècle», Relations internationales 7 (1976), 196.
(4) Herbert Lüthy, La Banque Protestante en France de la Révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution, 2 vol., Paris 1961.
(5) Béatrice Veyrassat, Réseaux d'affaires internationaux, émigrations et exportations en Amérique latine au XIXe siècle. Le commerce suisse aux Amériques, Genève 1993.
(6) Hans Ulrich Jost, «Banques et culture politique. Histoire d'une inféodation», Page 2 11 (1997), 24.
(7) Richard Behrendt, Die Schweiz und der Imperialismus. Die Volkswirtschaft des hochkapitalistischen Kleinstaates im Zeitalter des politischen und ökonomischen Nationalismus, Leipzig 1932.
(8) Sébastien Guex, La politique monétaire et financière de la Confédération suisse 1900­1920, Lausanne 1993, 428.
(9) Andrew Porter, European Imperialism, 1860­1914, London 1994.
(10) Sur les liens entre capital symbolique et capital économique, voir Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris 1980, 191­231.
(11) Max Huber fut ainsi membre du CICR à partir de 1923 et en sera même le président durant la Seconde Guerre mondiale, tout en siégeant au Conseil d'administration de l'Aluminium Industrie AG Neuhausen entre 1919 et 1939.
(12) Lyonel Kaufmann, «Guillaume Tell au Congo. L'expansion suisse au Congo belge (1930­1960)», in Bouda Etemad et Thomas David (ed.), La Suisse sur la ligne bleue de l'Outre-mer, Les Annuelles no 5, Lausanne 1994, 43­94.