Albert Schnyder Burghartz (Hg.)

Gewalt – Violence

Traverse 1995/1

Traverse. Zeitschrift für Geschichte – Revue d'histoire. Erscheint dreimal pro Jahr. Abopreis CHF 75.00 / EUR 60.00 ISSN 1420-4355, Band 1955
1995. 206 S. Br. CHF 25.00 / EUR 17.40
ISBN 978-3-905315-04-2

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Résumé

Le thème de la violence est omniprésent. Il est sur toutes les lèvres et aisément perceptible; il préoccupe aussi bien les lecteurs du Blick que les responsables de congrès, les cinéphiles, la direction des chaînes de télévision, les politicienNEs, ou les enseignantEs. Si nous y prenons garde, nous constatons que nous sommes presque quotidiennement concernés par la violence. Ses visages sont multiples: il y a, d¹une part, la violence qui frappe intérieurement notre société, celle qui retient l¹attention du public dans les sociétés dites pleinement développées, par exemple la violence contre les étrangers, contre les jeunes et entre ces derniers, et la violence dans les médias. D¹autre part, il y a la violence qui éclate lors de guerres, de nouveau d¹une actualité brûlante dans les sociétés américaines et européennes, sans pour autant oublier qu¹elle n¹a cessé d¹enflammer notre planète, ici et là, depuis 1945. La question de savoir si, aujourd¹hui, la violence, observée sous toutes ses formes d¹apparition, frappe plus régulièrement notre société ou bien si c¹est notre manière de la percevoir qui a changé demeure ouverte; il va sans dire que de telles discussions se déroulent toujours dans le cadre de rapports de pouvoir.
L¹ampleur et l¹intensité des débats témoignent d¹un sentiment d¹insécurité et de surprise à l¹égard de toutes ces formes de violence. Nombreux furent ceux qui ne purent imaginer que la violence pourrait redevenir un problème majeur dans nos sociétés modernes. Cette conviction reposait sur l¹idée largement répandue que l¹évolution vers une société industrielle, démocratique et pluraliste allait automatiquement de pair avec un recul général de la violence. De concert avec une réalité sociale et politique toujours plus différenciée, la violence physique en particulier ­ reconnue comme la violence par excellence dans les sociétés traditionnelles ­ aurait été refoulée et remplacée par des contraintes intériorisées. Il est certain que la modernisation et le processus de civilisation, tel qu¹il fut défini par Elias pour les sociétés européennes, ont donné naissance à d¹autres formes de violence ainsi qu¹à d¹autres types de relations entre les hommes, ceci en particulier en regard de la forte centralisation, par ailleurs nullement exclusive, de la violence légitime exercée par l¹État. L¹idée que nous assistions cependant à une évolution irréversible, entendez un progrès sans retour vers une société moins violente, s¹est révélée illusoire.
Face à cette situation, les politicienNEs, les scientifiques, les psychiatres, les policiers, les assistantEs sociaux et les juges redoublent leurs efforts pour mieux saisir la nature de la violence. A la pluralité des définitions répondent les objectifs concrets que se sont fixés leurs auteurEs. Sous de nombreux rapports, les juristes considèrent la violence de manière différente que les psychologues. Ces différences résultent des limites fixées au champ d¹étude ­ l¹intérêt se porte souvent sur la violence physique et sur l¹utilisation de la violence dans un contexte politique, autrement dit lors de guerres. D¹une manière générale, les multiples définitions et les nombreuses tentatives pour en marquer ses limites mettent en relief les dommages, les torts, les douleurs et les souffrances inhérents aux diverses formes de violence. A preuve, la définition du Conseil de l¹Europe: «La notion de violence [Š] se réfère à des situations où [des hommes ou des femmes] sont forcés de nouer une relation, d¹établir des contacts ou d¹entreprendre une activité, sans qu¹ils ne puissent manifestement déterminer quel type de relation ils souhaitent entretenir avec d¹autres [hommes ou femmes]. Il s¹agit de cas où la liberté et l¹indépendance d¹autrui est restreinte.» Il est significatif de relever que la définition du Conseil de l¹Europe ne se réfère pas exclusivement à la violence politique, mais qu¹elle comprend également, de manière explicite, la violence dite privée, celle entre les genres en particulier. On assiste ainsi, au plus haut niveau, à une reconnaissance politique de ces formes de violence; le mérite en revient au nouveau mouvement des femmes qui a ­ de nouveau ­ rendu public ce phénomène.
Il serait hors de notre propos d¹étudier ici tous les aspects de la violence; ce numéro se bornera à interroger, d¹une part, la violence dans les rapports de genres, d¹autre part, le lien entre le processus de civilisation et la violence. Au premier plan figurent les contributions d¹historiens et d¹historiennes (Gauvard, Dinges, Danker, Rouquet et Voldman) qui débattent de ces questions. Sous l¹influence des nouvelles tendances qui animent la science historique ­ notamment l¹histoire des genres, l¹histoire psychologique, l¹histoire de la vie quotidienne et l¹anthropologie historique ­ on assiste à une redécouverte et à un élargissement de ce champ classique de la recherche historique. Il est dès lors intéressant de se tourner vers les sciences voisines, telles que la sociologie (Godenzi), la pédagogie spéciale (Ruchat) et la psychanalyse (Lamott) et de mettre en évidence la dimension historique de ces approches.

La violence politique, notamment à travers les guerres qui ensanglantent les états nationaux, a toujours été un objet d¹étude privilégié des historiens ou de la science historique: jusqu¹en plein 20e siècle, l¹histoire s¹en tenait à la sphère de la grande politique, de la diplomatie et était, de surcroît, souvent investie d¹un discours national, voire nationaliste.
La violence, acte ordonné à l¹intérieur d¹associations de pouvoir de natures différentes, est un thème classique de la science historique. La recherche est dominée par le problème des hiérarchies sociales et politiques à l¹intérieur d¹un seul et même pouvoir que ce soit un domaine, un empire, une armée ou une nation. Elle donne une place importante au degré de participation au pouvoir ainsi qu¹aux divers aspects de l¹usage de la violence.
En revanche, la recherche historique s¹est peu penchée sur la violence inhérente aux structures économiques et sociales et, moins encore, sur la violence comme pratique sociale quotidienne, notamment celle entre les genres. De même, on a longtemps occulté les formes de violence légitime et manifeste qui s¹expriment par exemple dans le sport ou dans les rixes de la période moderne. Jusqu¹à nos jours, on a considéré de nombreux aspects de la violence comme des constantes anthropologiques, des données biologiques ou des affaires strictement «privées».
Depuis peu, les scientifiques s¹intéressent à la dimension historique de ces rapports, interrogeant notamment les lieux et les circonstances dans lesquels les hommes «font l¹apprentissage de la violence» ainsi que la différence entre violence légitime et illégitime. Le débat, de nouveau actuel, sur la distinction entre sphère publique et sphère privée ainsi que ses liens avec la violence jouit également d¹une prééminence affirmée. L¹idée dominante, qui ressort de nombreuses et récentes études historiques sur le problème de la violence, se fonde sur la conviction que seule une analyse précise du contexte historique, dans lequel évoluent les formes, les perceptions et les pratiques de la violence, permet de mieux saisir la violence dans le passé et dans le présent. Les omissions, les insuffisances théoriques et conceptuelles et les lacunes des «grandes théories» historiques et sociologiques sont ainsi mises à jour. De nouvelles perspectives de recherches se dessinent également en ce qui concerne l¹histoire classique de la violence. Entre l¹histoire des genres et l¹histoire diplomatique, l¹anthropologie historique et l¹histoire des guerres civiles, il existe des liens beaucoup plus étroits qu¹on ne l¹avait d¹abord imaginé.
Alberto Godenzi met en évidence la violence qui anime les rapports de genres, et ceci sous sa forme la plus classique, c¹est-à-dire dans le mariage ou dans les rapports intimes préférentiels; par le biais de cette thématique, il met en présence les «réalités» que produisent romans, séries télévisées, publicité et l¹imagination de nombreuses personnes avec les «réalités» vécues dans les relations d¹amour ou de couples, telles qu¹elles s¹expriment dans le nombre de divorces, les enquêtes et les procès. L¹amour en tant que violence, la violence née de l¹amour ainsi que bien d¹autres combinaisons, à première vue paradoxales, nous invitent à rompre avec les images et les représentations habituelles de l¹amour et du mariage et favorisent, autant que l¹on peut, un examen plus libre et autocritique de l¹amour et du mariage hier et aujourd¹hui.
Partant d¹une réflexion sur le 19e siècle, Franziska Lamott interroge un autre aspect actuel de la violence entre les genres, entendez les abus sexuels commis par des hommes sur des enfants, des fillettes en particulier. Une étude comparative des discours qui influèrent sur les esprits, à la fin des 19e et 20e siècles, met en exergue de nombreuses analogies. Sur la base des écrits de Freud relatifs à ce thème (sans oublier l¹historique des débats concernant les déclarations de Freud), l¹auteure analyse les dessous de ces discussions. D¹une manière convaincante, elle démontre que l¹unique moyen de sortir de cette impasse consiste, d¹une part, à mieux différencier les positions de chacun des camps, d¹autre part, à se libérer de tout jugement culpabilisant et de toute appréciation partiale et moralisante concernant la fantaisie et la réalité.
Danièle Voldman et François Rouquet, alliant l¹histoire des genres à l¹histoire politique, interrogent les circonstances ainsi que les fonctions politiques et sociales de la violence dirigée contre les femmes pendant et après les guerres du 20e siècle. On voit surgir des formes particulières de violence contre les femmes, mises en scène par des hommes (et des femmes), dans le cadre de rituels de purification sociale et d¹auto-contrôle. Pour illustrer leur propos, les auteurEs prennent l¹exemple des «femmes tondues», ces françaises qui, après la libération, furent soupçonnées d¹avoir collaboré avec l¹occupant ou d¹avoir commis un crime et furent de ce fait produites en public la tête rasée. Les études d¹histoire comparative démontrent que ces formes particulières de violence furent également pratiquées par les phalangistes espagnols. Dans leur plaidoyer pour une «lecture sexuée du politique», Voldman et Rouquet mettent en évidence ­ ceci de manière exemplaire ­ l¹importance des genres comme catégorie historique.
Les contributions de Claude Gauvard, Martin Dinges et Uwe Danker esquissent pour leur part les problèmes qu¹englobe la discussion sur les rapports entre le processus de civilisation et la violence. Claude Gauvard nous rend attentif sur le fait qu¹il serait erroné de considérer la société de la fin du Moyen Age comme une société où domine la violence éruptive et non réglée, car une rationalité spécifique ou une forme de civilisation ­ exprimée dans les codes d¹honneur ­ régissait les violents conflits entre voisins, connaissances et parents. Ce phénomène se manifeste en particulier dans la manière de traiter socialement et juridiquement l¹homicide causé par les rixes. De tels homicides ne résultaient pas d¹une violence aveugle, mais s¹accomplissaient dans le cadre de pratiques rituelles. Cette forme de violence était considérée dans une large mesure comme légitime, parce que profondément ancrée dans la société. Les travaux de Martin Dinges sur les temps modernes aboutissent aux mêmes conclusions. La violence ne se situait pas en marge de la société et son apparition ne se limitait pas à des phases antérieures du développement historique et social ­ peu importe la manière dont celles-ci sont ordonnées. L¹histoire de la violence quotidienne, qu¹elle soit de nature politique ou qu¹elle oppose les genres, laisse supposer que la violence n¹a pas reculé suite à la modernisation et à un progrès sans retour de la civilisation, mais qu¹elle s¹est tout au plus déplacée et transformée. Uwe Danker éclaire pour sa part un aspect spécifique, jusqu¹à nos jours souvent négligé, du pouvoir répressif de l¹État durant les temps modernes: le rôle joué par les prêtres lors des procès d¹inquisition, autrement dit pendant les instructions préliminaires, les séances de torture et lors de l¹exécution du jugement. Il serait erroné de considérer les prêtres des temps modernes uniquement comme des exécuteurs obéissant à des dirigeants absolutistes. Leurs activités dépendaient étroitement de la vision que se faisaient les gens de l¹époque des délits, vision qui était imprégnée d¹une grande religiosité aussi bien chez le peuple qu¹auprès du roi. Leur action n¹avait pas qu¹une valeur d¹intimidation, mais servait aussi à rétablir la paix sociale violée et les rapports sociaux selon l¹ordre établi, ainsi qu¹à réconcilier le peuple avec le Seigneur et à assurer le salut des âmes ­ aussi bien celles des délinquants que celles de toute la communauté. Au 18e siècle déjà, les liens particuliers entre l¹Église, la religion et l¹état ont commencé à s¹affaiblir, faisant place à d¹autres formes de pouvoir répressif de l¹État ainsi qu¹à d¹autres formes de réconciliations sociales (resocialisation) privées de références religieuses. Il n¹en demeure pas moins que l¹activité des prêtres représenta un pas important vers la centralisation de la violence légitime exercée par l¹État.
Martine Ruchat propose une approche analogue dans son étude sur les mesures correctionnelles infligées aux enfants au 19e siècle. Elle met en relief les liens entre le pouvoir disciplinaire étatique et l¹assistance aux enfants. Les actes symboliques, la violence verbale annoncent en partie les différentes formes d¹asile et les maisons d¹éducation ou se développent en même temps que celles-ci. Le pouvoir étatique exprime également une forme de violence qui est souvent déléguée à des organisations de bienfaisance dirigées par des hommes et des femmes de la bourgeoisie. Sous la pression des travaux scientifiques, des congrès, des lois, des ordonnances et des établissements d¹éducation, les discours sur l¹«enfant vicieux», l¹enfant débauché et abandonné se voient justifiés, renforcés et constamment adaptés aux rapports sociaux qui changent ou qui sont perçus en mutation. Ce sont surtout les enfants et les parents des «classes dangereuses» qui furent soumis à la contrainte de l¹État ou à celle de ses représentantEs dans les institutions correctionnelles. Ce phénomène advint au demeurant dans un État (la Suisse, par exemple dans les cantons de Vaud et de Genève) qui se démocratisa et se modernisa toujours plus vite tant au niveau économique que social.
La violence est un phénomène qui revêt de multiples aspects. Nous devons probablement admettre que son traitement n¹est pas aussi aisé qu¹il n¹y paraît à première vue. Fait important, il ne s¹agit ni de minimiser ni d¹amplifier ce phénomène. Pour conclure, nous espérons que ce dossier thématique permette de mesurer les efforts de la réflexion historique et de mieux saisir le problème de la différenciation de la violence.

Albert Schnyder Burghartz
(Traduction: Chantal Lafontant)